Circum-ambulatio

« ANTIPODES

Puis-je oublier, en regardant la paume de ma main, que cette main a une autre face ? Ce serait là la considération la plus ingénue. Une fourmi, errant sur cette main, se demandait s’il fallait croire aux antipodes ? » Mauvaises pensées et autres (Œ, II, 853)

 

Je lis ce court texte de Paul Valéry. Je suis et poursuis cette considération. Et je me permets de formuler dans sa foulée une hypothèse héroïque d’un départ vers l’inconnu. Il s’agit du départ et du voyage d’une fourmi. Et mon hypothèse est par suite légèrement décalée mais néanmoins correspondante. Car en effet et par esprit de suite…

 

Pour une fourmi aventurière qui aurait quitté sa fourmilière pour se retrouver sur la main de Paul Valéry, une fourmi de l’espèce exploratrice, par exemple de l’espèce légionnaire, une fourmi qui chercherait à fonder une nouvelle colonie, par exemple de l’espèce esclavagiste, ou une simple fourmi qui chercherait quelque complément par le haut ou par le bas, pour une fourmi donc qui se risquerait au grand tour, et qui en ferait effectivement le tour, à la manière d’un Magellan, d’un del Cano, ou d’un Francis Drake, une fourmi qui prendrait par exemple comme eux tous vers l’ouest, suivant le rythme du soleil et en se dés-orientalisant par ce côté, ou une fourmi qui pourrait tout aussi bien prendre vers l’est, comme Phileas Fogg et son serviteur Passe-partout, ou prendre par le nord ou par le sud, ou d’ailleurs dans tous les sens, se dirigeant comme l’on sait aux antennes, calculant sa route à la lumière polarisée du soleil, ou selon le champ magnétique, et marquant ses conquêtes d’une croix de phéromones, en somme une fourmi équipée et décidée, une fourmi en forme et non ingénue, et qui comme dit reviendrait d’expédition saine et sauve, et ainsi prête pour le rapport, la paume de sa main, celle d’ici-à-là de Paul Valéry, mais aussi tout autour, et tout aussi bien n’importe quelle autre, avers et revers, deviendrait en effet — comme une ou la pomme ou boule de (la) terre, une ou la pomme de terre ou boule maboule certes très peu ronde, mais plutôt aplatie et très irrégulière, minée de pièges, de cratères et de fissures, et hérissée en plus de cinq tubercules souvent agités en pinces et en porte-à-faux, ou deviendrait alors, toujours encore la même paume de sa main visitée jusqu’aux antipodes, mais alors évidemment en une autre manu-géométrie de la chose-cause, — comme le ruban fini-infini de Möbius, celui très précisément représenté par Maurits Cornélis Escher, celui avec neufs fourmis s’avançant et circulant, circulant toujours en rond sur l’unique face d’un anneau, dont les extrémités rejointes ont été retournées pour pouvoir continuer en continu….

 

« Phrase — Art d’écrire. Je voudrais avoir la sensation du virtuose qui, l’oreille collée au bois du violon, écoute sa propre main et forme un anneau fermé de sens, avec la folle impression qu’il pourrait le parcourir dans les 2 sens. S’écouter, produire, unité. » (C, VII, 768)

Le pouce dia-logique

 

« On dit que le pouce opposable est ce qui différencie le plus nettement l’homme du singe. Il faut joindre à cette propriété cette autre que nous avons, de nous diviser contre nous-mêmes, notre faculté de produire de l’antagonisme intérieur. Nous avons l’âme opposable. Peut-être le JE et le ME de nos expressions réfléchies sont-ils comme le pouce et l’index de je ne sais quelle main de… Psyché ? Alors les mots comprendre ou saisir s’expliqueraient assez bien. » Mauvaises pensées et autres (Œ, II, 864)

 

C’est l’une de mes citations favorites. Une superbe citation. Intelligence et style. Style d’intelligence. L’intelligence valéryenne. Je la sais par cœur. Je la sais par cœur depuis longtemps. Je l’ai souvent employée quand j’enseignais la philosophie. C’était bien entendu pour distinguer et discuter et préciser la notion de “conscience”. C’était pour la renvelopper d’intelligence et de style. En quelque sorte pour l’embellir. Je demandais à mes élèves de l’apprendre par cœur pour la replacer en dissertation. Mais je l’ai aussi récitée et répétée de nombreuses fois avec profit pour d’autres bonnes raisons et à d’autres occasions. C’est un superbe super-propos valéryen que j’ai classé, avec d’autres, dans mon Herbier de super-propos choisis de Valéry sous la rubrique : Extraits dia-logiques. Cela s’entend ici tout à fait dans le sens de cette citation, puiqu’il s’agit d’établir et de réfléchir l’analogie entre le dia-logique oppositif de la conscience humaine et l’anatomie articulatoire, d’ici à là à vertu rotative, et partant oppositive, du pouce de la main humaine. Cette dernière étant elle-même la composante la plus libre du bras, autant dire de l’une des principales extrémités libres de l’appareil locomoteur du corps humain. Ceci décrit en allant du tronc vers la périphérie, donc du bras, en passant par le coude, l’avant-bras, le carpe, le métacarpe, les doigts, jusqu’à l’ultime phalange distale du pouce, ce dernier capable de ses quatre mouvements, disposés comme en circumduction, et qui sont de flexion, d’extension, d’abduction et d’adduction…

 

(D’ailleurs ne pourrait-on pas envisager, selon la logique de l’image, que la conscience, disons la conscience capable de ses libres mouvements d’articulations de conscience, est, ou au moins représente, comme le couronnement psychique des successives libertés de mouvements physiques entraînés et renchaînés, et qui se multiplient, s’articulent et s’ajoutent depuis la tête de l’humérus en passant par la tête du radius et du cubitus, ensuite par les complexes articulations carpiennes, celles plus complexes encore des métacarpiennes, jusqu’à précisément, et se combinant avec toutes les autres, l’ultime articulation carpométacarpienne du pouce humain ? Il y aurait là comme une sorte de complexe transfert physico-psychique d’articulations de libertés. En quelque sorte de la main à la tête. De la main oppositive à la tête oppositive. En un sens de l’aspect divisé de la conscience à l’aspect divisé de la main. Celles-ci, la main divisée de même que la conscience divisée, l’une et l’autre, à la fois en réalité et en puissance de division et de réunion. Capables l’une et l’autre de s’étendre et se détendre, de s’ouvrir, et de se concentrer et se serrer, de se fermer. Etc. Etc. Ceci et cela bien entendu compris métaphoriquement, et bien entendu développés seulement en possibilités de sous-images.)

O Garoto de Copacabana

C’est un gamin. Je l’ai observé et admiré une première fois sur la plage de Copacabana. Et le lendemain aussi, et le surlendemain. Je n’étais pas le seul. Je pense qu’il doit avoir treize ou quatorze ans. Il s’appelle Matheus et chacun le veut dans son équipe. Il est léger et rapide. Il joue d’office au centre. C’est un numéro 10, un milieu de terrain, mais bien plus qu’un simple relayeur-récupérateur. Son jeu possède un extraordinaire pouvoir de conviction. Il repousse et il attire. Il dissipe et il transmet. Il offre ou refuse. Il rayonne autour de lui, et on le respecte. Il est réaliste et a pourtant des gestes-dentelles et des gestes-nœuds. D’un zigzag, d’un balancement, d’un crochet, je l’ai vu organiser un renouement, un renversement des perspectives, un équilibre supérieur, ou propager de nouveaux trajets, par conquête et jaillissement. C’est un relais lumineux. Un numéro 10 de talent, un milieu offensif doué d’un jeu à multiples facettes. Ses hanches commandent ses jambes qui contrôlent ou poussent le ballon, tandis que son torse demeure immobile, dans l’axe d’un regard interrogatif mais décisif. Quelquefois il va, dribblant tous les obstacles, droit devant lui. D’autres fois il fait d’éblouissantes passes aveugles, des passes parfaitement inattendues, qui ouvrent l’espace d’un entre-deux. Peut-être a-t-il déjà voulu faire mieux et bien davantage, mais que je ne comprenais pas…

Enfant à la balle