Drible do Pelé

En hommage à Edson Arantes do Nascimento, dit Pelé.

J’ai ce goût de l’admiration et je dis qu’aqui é o país do futebol et que c’est là que Pelé driblou. L’image que je garde et regarde est celle d’un face à face. Une image télévisuelle. Une image déjà vieillie. Une lumière l’éclaire. Pour moi son relief et son fond sont en noir et blanc et mes impressions tournent avec abandon autour d’elle. Était-ce Pelé avec la Seleção ? Peut-être même au centre du Maracanã en pleine effervescence ? Et ceci avec cela n’est que pour parfaire l’imagination. En tout cas ce sont deux corps penchés l’un vers l’autre. Deux corps unis et séparés. Deux corps tendus se balançant et comme s’arc-contre-boutant. Quatre jambes nerveuses, chargées et piétinantes. Deux regards s’épiant, s’opposant, s’entretoisant des pieds à la tête, les yeux à demi prosternés vers la balle. Pelé a fixé l’adversaire. Pelé a arrêté l’adversaire. Pelé a invité l’adversaire. Ensuite il l’a défié, l’a provoqué, comme l’interrogeant, se balançant à son rythme en jouant de la hanche. Brusques saccades qui étourdissent l’attention. Après coup il l’a complètement déstabilisé, une fois, deux fois, encore une fois, feintant quelques faux départs par passements de jambes. Puis, d’instinct, d’un coup de rein rapide, lui-même subitement en bon équilibre, et réorganisant tous ses effets, il a poussé la balle à droite, non à gauche, non à droite, ou même par-dessous, se propulsant lui avec elle, s’échappant où il voulait…

Pelé_1960
Match Malmö-Brazil de 1960.

Panta Rhei

 

Baignade héraclitéenne…

 

(En hommage à Madame Nicole Celeyrette-Pietri et à Monsieur Marcel Conche.)

 

« On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve. » Héraclite.

 

Si je me plongeais par exemple dans l’eau de la Marne, en France, juste derrière chez Nicole, à Saint-Maur-des-Fossés. Si donc je m’y plongeais ou y descendais doucement, parce qu’il fait froid et que les eaux sont froides, mais même si j’y sautais d’un seul coup, décidé d’initiative, et en faisant la puissante bombe qui fait des gerbes, qui inondent les frileux lézards d’alentour… Et bien cela demanderait du temps, prendrait au moins un certain temps, durerait pendant ce temps. Et entre le moment où je mettrais le pied dans l’eau et celui où je m’y plongerais tout entier, avec des frissonnements de circonspection ou par élan de sauvagerie, — la Marne resterait certes la Marne. Cette Marne, juste derrière chez Nicole à Saint-Maur-des-Fossés. C’est du moins ce que je dis, ce que d’autres diraient, ce qu’il faut ou faudrait dire et qui semble vrai. Mais en réalité, d’un instant de réalité à l’autre, voire d’une fraction d’instant de réalité à l’autre, ni les eaux ni les rives ne resteraient les mêmes. Certes la Marne, au bout d’un temps, fraction de fraction de temps ou longueur de temps, ressemblerait toujours encore davantage à ce qu’elle était et paraissait être déjà auparavant, — qu’elle ne ressemblerait par exemple au Rhin ou au Gange ou à l’Amazone. Elle resterait toujours encore plutôt elle-même, tout en restant cependant autrement que le Caystre d’Héraclite ou la Dordogne de Montaigne. Mais pourtant la Marne ne serait plus qu’approximativement la même, devenant en effet à chaque instant autre. J’entrerais certes encore dans les eaux de la Marne parce que la Marne resterait pour moi et d’autres, justement — la Marne, et puisque je continuerais à lui donner, moi et d’autres, le même (sur)nom. Mais à vrai dire, je devrais dire que — je n’entrerai plus jamais dans les mêmes eaux du fleuve, ni dans les mêmes eaux du même fleuve, parce qu’indépendamment de moi et des autres, il n’y avait pas et il n’y a pas de — Marne, mais seulement et vraiment une fluence ininterrompue, une mouvante liquidité, un mouvement ou changement ou devenir que le langage ne peut nullement (pour)suivre dans son éternelle et continuelle variation. Ceci parce que le langage qui (sur)nomme ne peut dire que le discret et jamais le continu. Il ne peut qu’arrêter sans jamais suivre. Il ne peut qu’interrompre. Autant dire qu’il ne peut exprimer que des stabilités d’éternelle instabilité, à savoir indiquer ce dont il parle, le montrer, et dire, peut-être en plus et plus tard, certaines des lois logiques qui perdurent et restent toujours égales à elles-mêmes, même les démontrer. Mais le langage, à l’inverse, et à sa limite consciente, ne devrait jamais prétendre pouvoir exprimer des êtres, — qui sont au fond des devenirs, — des êtres donc, qui ne sont que des non-êtres, c’est-à-dire des apparences insubstantielles, des êtres qui ne sont pas en réalité, mais seulement par l’acte des idées illusoires que nous nous en faisons et des noms ou surnoms que nous leur donnons…

 

« En dix siècles, depuis le temps d’Héraclite jusqu’à Hadrien, le Caystre a comblé le golfe (d’Éphèse) sur 9 kilomètres. Depuis, le progrès du rivage sur la mer s’est ralenti parce qu’on approche des grands fonds (Vidal de La Blache, Géographie universelle, VIII, A. Colin, 1929, p. 93). » Marcel Conche, Héraclite, Fragments, p. 453)

Citation

« Et il [Mallarmé] ajoutait : “Le costume moderne est une étonnante caricature de l’homme, ainsi chaque homme porte sur sa tête son au-delà, égalitaire, le même pour tous, c’est le chapeau à haute forme.” Et il disait, en souriant : “L’homme avec ses membres a un air de racine noueuse et mal en équilibre, retournez-le et le voici à l’aise et d’aplomb dans le pot de son chapeau.” » Henri de Régnier, Cahiers inédits, 1887-1936.

Retour

Suis de retour. Je l’écris et le sais mieux que personne. Bien sûr. Mais je l’écris car l’écrire relève de l’ordre remuant de mon machinal principe de réalité. Je l’écris pour l’attester, pour ne pas laisser passer trop de vagues d’absence, de fait je l’écris pour fonctionner, pour le placer et pour l’annoncer à toutes fins utiles, et de sorte qu’un monde encontré, qui pourrait n’être rien, ou être dit de nulle part, ou tout fictif, soit cependant pour une part plein et (re)fermé, au moins tel quel vite esquissé, c’est-à-dire (d)écrit en figure de sensation-pensée, donc soit, pour rester et être retenu au monde, conquis et comme maintenu par quelques ombres d’élastiques autobiographiques…

« Quel bavard que le Moi ! » (Cahier 3 —1943)