Le pouce dia-logique

 

« On dit que le pouce opposable est ce qui différencie le plus nettement l’homme du singe. Il faut joindre à cette propriété cette autre que nous avons, de nous diviser contre nous-mêmes, notre faculté de produire de l’antagonisme intérieur. Nous avons l’âme opposable. Peut-être le JE et le ME de nos expressions réfléchies sont-ils comme le pouce et l’index de je ne sais quelle main de… Psyché ? Alors les mots comprendre ou saisir s’expliqueraient assez bien. » Mauvaises pensées et autres (Œ, II, 864)

 

C’est l’une de mes citations favorites. Une superbe citation. Intelligence et style. Style d’intelligence. L’intelligence valéryenne. Je la sais par cœur. Je la sais par cœur depuis longtemps. Je l’ai souvent employée quand j’enseignais la philosophie. C’était bien entendu pour distinguer et discuter et préciser la notion de “conscience”. C’était pour la renvelopper d’intelligence et de style. En quelque sorte pour l’embellir. Je demandais à mes élèves de l’apprendre par cœur pour la replacer en dissertation. Mais je l’ai aussi récitée et répétée de nombreuses fois avec profit pour d’autres bonnes raisons et à d’autres occasions. C’est un superbe super-propos valéryen que j’ai classé, avec d’autres, dans mon Herbier de super-propos choisis de Valéry sous la rubrique : Extraits dia-logiques. Cela s’entend ici tout à fait dans le sens de cette citation, puiqu’il s’agit d’établir et de réfléchir l’analogie entre le dia-logique oppositif de la conscience humaine et l’anatomie articulatoire, d’ici à là à vertu rotative, et partant oppositive, du pouce de la main humaine. Cette dernière étant elle-même la composante la plus libre du bras, autant dire de l’une des principales extrémités libres de l’appareil locomoteur du corps humain. Ceci décrit en allant du tronc vers la périphérie, donc du bras, en passant par le coude, l’avant-bras, le carpe, le métacarpe, les doigts, jusqu’à l’ultime phalange distale du pouce, ce dernier capable de ses quatre mouvements, disposés comme en circumduction, et qui sont de flexion, d’extension, d’abduction et d’adduction…

 

(D’ailleurs ne pourrait-on pas envisager, selon la logique de l’image, que la conscience, disons la conscience capable de ses libres mouvements d’articulations de conscience, est, ou au moins représente, comme le couronnement psychique des successives libertés de mouvements physiques entraînés et renchaînés, et qui se multiplient, s’articulent et s’ajoutent depuis la tête de l’humérus en passant par la tête du radius et du cubitus, ensuite par les complexes articulations carpiennes, celles plus complexes encore des métacarpiennes, jusqu’à précisément, et se combinant avec toutes les autres, l’ultime articulation carpométacarpienne du pouce humain ? Il y aurait là comme une sorte de complexe transfert physico-psychique d’articulations de libertés. En quelque sorte de la main à la tête. De la main oppositive à la tête oppositive. En un sens de l’aspect divisé de la conscience à l’aspect divisé de la main. Celles-ci, la main divisée de même que la conscience divisée, l’une et l’autre, à la fois en réalité et en puissance de division et de réunion. Capables l’une et l’autre de s’étendre et se détendre, de s’ouvrir, et de se concentrer et se serrer, de se fermer. Etc. Etc. Ceci et cela bien entendu compris métaphoriquement, et bien entendu développés seulement en possibilités de sous-images.)