Beau nuage…

Non, — ce n’est pas un cumulo-nimbus. Il n’est pas sombre du tout. Il ne va rien précipiter. Il n’annonce rien de plus. Et ses bords latéraux n’ont pas d’autre limite que le bleu du ciel. C’est un cumulus tropical, un cumulus de convection. Un nuage solitaire et migrateur, sans doute arraché puis séparé de son nuage d’origine. Mais un beau nuage de beau temps et d’air limpide, qui plane bas au dernier étage de la troposphère. Peut-être un nuage cumulus de l’espèce congestus, avec son fort développement vertical surmonté par quelques cirrus, et à son sommet, des dilatations et bourgeonnements gonflés. Venu du nord-est, il voyage maintenant à la verticale au-dessous du soleil, et il est en majeure partie blanc irisé avec des nuances nacrées et des ombres grises. Mais ce n’est pas qu’un nuage qui stationne un peu, qui passe calmement et s’ébouriffe lentement au vent. Comme une chose très naturelle et simplement agréable parce que vague et inefficace. Le mien de nuage cumulus a des particularités supplémentaires qui en font un nuage très spécial. Car, si je l’observe et fouille comme je fais depuis des minutes, se sont entre-temps gribouillés puis inscrits dans le volume de ses limites, des formes permises seulement par quelque “démon de l’analogie”. En effet, suspendus à la surface du ciel durant de longs intervalles de temps, j’y ai surpris, quelquefois deviné, mais de mes yeux vu : — deux crâne funestes avec des orbites profondes, aussi une sorte d’enclume de Titan, puis un impressionnant et très beau visage de Madone, flottant longtemps de trois quarts dans le ciel, aussi une face de chat, et puis une anamorphose obscène, se révélant et foisonnant en plein no man’s land, et maintenant, tout à coup, des moutons, les détails de tout un troupeau…

(Images-nuages. Ce ne sont que des images de formes à la fois vraies et fausses, c’est-à-dire des fantômes du réel, dûs à des égarements prémédités des yeux, ou recherches visuelles, avec toutes les contraintes et excellents motifs qui riment avec elles, — pour (re)figurer puis détecter des images à secrets. Des images surprises désirées. Car ce nuage, je l’ai traité et je l’ai imagé et projeté avec des structures ou fonctions formelles qui sont les miennes. C’était en quelque sorte une (re)construction cognitive d’une intention de voir. J’ai reconnu des images complexes dans un nuage en volume continu tridimensionnel, en les (re)composant à partir d’images simples, rétiniennes et bidimensionnelles. Mais je dis cela avec un nuage d’inconnaissance. Je le dis sans vraiment savoir. Et je le dis parce que je n’oublie pas le sens du réel et ne m’imagine aucune pathologie de croyance à ce que je vois.)